Dossiers de lecture

Psychologie sociale de la religion

Publié dans Dossiers de lecture

Pourquoi croit-on ?

Selon certains auteurs, la religion correspondrait à un besoin, chez l’homme, de donner sens à son existence, à sa présence dans le monde. Elle permettrait de donner des repères, une sorte de grille de lecture pour comprendre l’environnement au sens large. 

Elle structure les communautés puisque, au-delà du sens, la religion prescrit et interdit à travers des règles et des valeurs.
Ce dossier de lecture s’appuie essentiellement sur l’ouvrage collectif  « Psychologie sociale de la religion » sous la direction de Nicolas Roussiau.

L’identité prend trois formes : personnelle, sociale et culturelle.
Elle repose sur une unicité, une individualité différente des autres. Cependant, si l’individu souhaite se différentier (moi/autrui), il est également motivé à s’identifier à un groupe qui partage les mêmes valeurs, la même culture (eux/nous).
La socialisation et l’ enculturation représentent les contraintes sociétales qui pèsent sur le sujet. Cependant, il ne s’agit pas d’un pur conditionnement. Le sujet est acteur de sa socialisation  puisqu’il va s’approprier et réinterpréter subjectivement ces pressions sociales.
La religion peut être considérée comme une production sociale qui s’inscrit dans un processus de transmission intergénérationnelle.  Celui-ci fait intervenir différents agents ou instances de socialisation (famille, pairs, école religieuse).

Il est important de préciser que le Rôle de ces instances et le processus de socialisation religieuse diffèrent en fonction du pays et donc de l’ancrage culturel et social de la religion.
La religion est également une composante de l’identité culturelle.
L’éducation religieuse formelle (lecture des livres sacrés, instruction de la théologie,  participation aux rituels…) tient une bonne place dans la socialisation religieuse mais l’influence familiale semble déterminante.
En effet, de nombreuses études montrent une corrélation forte entre l’Engagement religieux des parents et leurs enfants

Une étude de Granqvist, datant de 2002, montre que l’attachement aux parents  (la qualité des relations, l’identification aux parents) est une variable importante dans le processus de transmission des valeurs et des comportements religieux.
Depuis quelques années en France, nous assistons à une revendication religieuse de la part d’une partie de la jeunesse de confession musulmane.  Cela a soulevé de vifs débats comme celui du port du voile à l’école. Pour quoi cet état de fait ?
Abou en 1986 nous parle du processus d’ acculturation et développe l’idée selon laquelle, la menace de perte d’identité chez les immigrés ou exilés n’est pas tant due à la confrontation des cultures mais davantage à l’intrusion des rapports de domination. Leurs références culturelles seraient dévalorisées par la société d’accueil, ce qui induirait une identité négative chez les Sujets ainsi stigmatisés.
Pour Clanet en 1990, les enfants de migrants, du fait de leur double enculturation, mobilisent généralement des stratégies identitaires complexes traduisant leur identité plurielle.
Les  migrants de confession musulmane de France et leurs descendants sont confrontés à une menace de perte identitaire. Pour s’en prémunir, ils peuvent être amenés à idéaliser leur culture et surinvestir certaines valeurs  qu’ils vont inculquer à leurs enfants.
Comme toute ressource culturelle, la religion est réinterprétée par les sujets.
Pour Babès (1985) et Wieviorka (2001), l’engagement et l’affirmation de soi à travers l’Islam seraient une réponse à l’injustice sociale (chômages, discrimination …) et à la disqualification par le racisme.

Congar en 1960  nous dit que:

La conversion est un changement du ou des principes qui commandent la synthèse ou la direction de notre vie

Ces transformations ne peuvent être réduites à de simples changements d’attitudes ou de comportements. En effet, les sujets qui se convertissent parlent de « renaissance », de « passage des ténèbres à la lumière »… Le sujet va se penser différent de ce qu’il étai avant la conversion. On peut faire un parallèle entre la conversion religieuse et la passion amoureuse.
La conversion d’un individu va souvent de pair avec un changement de communauté et donc de représentations et de pratiques. L’intérêt de l’étude des conversions consiste à comprendre comment le changement est possible.

La conversion exige que nous trouvions évident ce qui nous paraissait incompréhensible avant, à savoir les croyances et les mœurs d’une communauté et dans le même temps que nous prenions des distances par rapport aux évidences de la communauté avant la conversion.
Ce changement induit une réorganisation conceptuelle du monde par l’individu qui change d’univers social.
Le sujet adopte une démarche compréhensive qui repose sur l’intériorisation des expériences vécues par l’autre selon Jasper en 1913. On parlera alors de révélation.

L’ouvrage aborde également le concept de discrimination.
Selon Pettigrew et Merteens en 1995, il convient de différentier le racisme classique du racisme moderne.
Le premier étant « émotionnel, proche et direct… » tandis que le second est « rationnel, distant et indirect ».
Le racisme classique comporte les deux composantes suivantes :

  1. Menace perçue et rejet de l’exogroupe
  2. Evitement de contacts proches

Les arguments avancés sont souvent d’ordres biologiques ou génétiques. Le racisme classique se fonde sur différentes valeurs comme l’inégalité fondamentale des groupes sociaux, la croyance en la justice du monde, la responsabilité individuelle…
Toujours selon nos auteurs, les variantes modernes du rejet d’autrui comportent les trois composantes suivantes :

  1. Défense des valeurs traditionnelles
  2. Extrémisation des différences culturelles
  3. Refus d’éprouver des sentiments positifs envers l’exogroupe

Les arguments avancés sont souvent d’ordres culturels tels que la violation par  les minorités des valeurs fondamentales de la société d’accueil (ou du groupe majoritaire), la distance culturelle ou encore les effets néfastes de la mixité culturelle…
Cette évolution socio-normative, tant sur le mode d’expression des préjugès que sur la manifestation des discriminations, introduit un discours plus politiquement correct qui favorise l’autocensure et invite à repenser les outils de recueils de données des préjugés.
Ces derniers s’orientent davantage vers des outils de mesure indirects plus centré vers la mesure des aspects implicites des préjugés.

Peu de travaux de recherche se sont spécifiquement intéressés à la discrimination religieuse. Pourtant, les discriminations subies en raison de sa foi religieuse existent bien comme en témoigne certaines études reprises dans cet ouvrage.
Pour réduire les préjugés, la théorie avance l’hypothèse de contact pourvu que les individus en jeu soit de même Statut et doivent coopérer. On parle alors de la technique des buts supra-ordonnés où les individus sont amenés à conjugués leurs compétences complémentaires pour atteindre un but commun. Les techniques d’engagement peuvent également être utilisées pour réduire les préjugés.
D’autres modes d’intervention à caractère plus cognitifs peuvent être envisagés tels que la recatégorisatrion , la décatégorisatrion , l’apprentissage par conditionnement ou le colorblindness .

Les recherches théoriques tendent à montrer que la propension à la discrimination découle prioritairement de caractéristiques  objectives de la structure sociale dans laquelle les groupes évoluent (comme le pouvoir).
Les situations d’injustice ne conduisent pas toutes au conflit. Une situation est perçu comme injuste si les membres d’un groupe partagent l’idée qu’ils doivent fournir davantage d’effort que ce d’un autre groupe pour obtenir ce qu’ils désirent.
Selon les théories de la catégorisation et de l’ identité sociale développées par Tajfel, les modes de résolution du conflit dus à une situation inéquitable sont de deux ordres :

  • L’ajustement matériel : le groupe favorisé consentant à rétablir un certain équilibre vis-à-vis du groupe défavorisé.
  • L’ajustement psychologique : dans le cas où l’ajustement matériel est impossible,  cette adaptation cognitive revient à légitimer les différences entre groupe via les préjugés qui essentialisent les caractéristiques des individus appartenant aux différents groupes.

Pour rendre compte des sentiments collectifs qui guident les comportements violents comme les conflits territoriaux  (dans lesquels les éléments d’identité nationale, ethnique ou religieuse sont indissociables), on utilise les termes de conflits « intraitables, insolubles ».
Les conflits « intraitables », comme définit par Azzi en 1994, se caractérisent par une intrication d’éléments  symboliques (religieux, politiques, culturels, ethniques, matériels…)
En 2003, Coleman nous dit :

"Les conflits intraitables émergent d’un contexte historique de domination et d’injustice perçue"

Il précise :

"(…) les groupes dominants délimitent souvent le champ de l’action : en définissant les critères de ce qui doit être considéré comme bon, juste, équitable, et normal dans un contexte donné. Ceci inclut la définition de formes de violence pro versus antisociales (« combat pour la liberté » versus « terroriste »), la moralité, la religion, l’idéologie, la politique, l’éducation, etc"

Les objectifs des différents groupes en conflit sont souvent inconciliables (comme ceux qui luttent pour acquérir un même territoire).

Les croyances collectives contribuent à radicaliser les identités collectives. Les sentiments d’humiliation, de privation, de perte, de rage, de loyauté et de dignité deviennent des éléments centraux de la vie individuelle et collective. Leurs fortes charges émotionnelles peuvent conduire à des violences extrêmes.
Le présent ouvrage relate l’exemple complexe du conflit nord-Irlandais.
Si l’on se penche sur les rumeurs, on constate que la religion est régulièrement mise en avant.
Pour Reumaux, en 1998, la rumeur est:

"Une réponse à une situation de déséquilibre ou de malaise social"

On peut également parler de légendes urbaines. Elles se distinguent des rumeurs qui se présentent sous forme brèves et qui concernent un objet identifié par un récit plus long au contenu irrationnel faisant référence à un passé lointain. Ainsi les théories du complot sont du côté des légendes urbaines. Cependant, la frontière entre ces deux concepts est mince. Toutes deux révèlent une information liée à un problème sociale actuel afin de rappeler les valeurs, les Normes, une morale. Les deux notions assurent les mêmes fonctions sociales.
Dans une situation de crise où l’appartenance religieuse est menacée, la rumeur peut permettre de renforcer les normes et l’unité de la communauté.
Le chapitre consacré  explique les rumeurs antisémites (tel que la rumeur d’Orléans) , la sorcellerie ou encore les rumeurs sataniques.

Spinoza, éthique

"Si, par exemple, une pierre est tombée d’un toit sur la tête de quelqu’un et l’a tué, ils démontreront de la manière suivante que la pierre est tombée pour tuer cet homme. Si elle n’est pas tombée à cette fin par la volonté de Dieu, comment de telles circonstances (et en effet il y en a souvent un grand concours) ont-elles pu se trouver par chance réunies ? Peut-être direz-vous : cela est arrivé parce que le vent soufflait et que l’homme passait par là. Mais insisteront-ils, pourquoi le vent soufflait-il à ce moment ? Pourquoi l’homme passait-il par là à ce même instant ? Si vous répondez alors que le vent s’est levé parce que la mer, le jour avant, par un temps encore calme, avait commencé à s’agiter, l’homme avait été invité par un ami, ils insisteront de nouveau, car ils n’en finissent pas de poser des questions (…) et ils continueront de vous interroger sans relâche sur les causes des événements, jusqu’à ce que vous soyer réfugié dans la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance."

Les biais de raisonnements ou heuristiques sont bien connus des psychologues qui les expliquent généralement par nos capacités cognitives limitées, par le recours au traitement sélectif de l’information ou encore par le souci d’économie cognitive.
On distingue les biais cognitifs des biais motivationnels qui revoient à la favorisation de soi et au besoin de contrôle.

La pensée de sens commun ne répond pas aux mêmes besoins que la pensée scientifique. Le parallèle entre biais de raisonnement  et pensée magique   peut être fait en ce sens que cette dernière se fonde sur le principe des correspondances et des similitudes selon Champion en 2001.

Les modes de pensée sont flexibles et s’adaptent aux exigences situationnelles.
Pour illustrer cela, Zukier en 1984 différentie deux types de jugements : une orientation pragmatique  et une orientation narrative.
brain.gifLorsque l’individu doit résoudre un problème de façon objective, il privilégie le traitement systématique de l’information. A l’inverse, quand il s’agit d’aboutir à une solution réaliste, l’individu adopte alors une stratégie narrative laissant libre cours aux heuristiques de jugement. C’est la seconde qui guide la pensée quotidienne. Pour résumer, on peut dire que selon le contexte, la motivation, l’individu se réfère à la norme de véracité qui respecte les critères du raisonnement scientifique ou au contraire privilégier une forme de pensée magique qui répond davantage à des critères d’efficacité.
Selon Sironneau, en 1993, les sociétés occidentales actuelles connaissent un affaiblissement des anciens systèmes de croyance (religion, science) et un développement de systèmes de croyances parallèles rapprochant le spirituel au rationnel. Cet état de fait serait motivé par l’envie de développement des connaissances des individus.
Différentes enquêtes font le lien entre croyances religieuses et croyances aux parasciences (comme l’astrologie). Pour illustration, Michelat en 2001 constate que 35% des personnes qui croient en l’existence de Dieu croient également aux parasciences en général, contre 17% qui excluent son existence.
Le recourt aux croyances fournit une illusion de contrôle. En effet, le fait d’établir un lien de causalité entre deux événements indépendants (biais de raisonnement) revient à contrôler l’incontrôlable hasard.
Ainsi, le recourt à la pensée magique est un bon moyen de répondre au besoin de contrôle personnel et de donner signification et explication à l’expérience. Elle intervient souvent en situation de manque d’information ou de stress.
Un chapitre du livre est consacré à la soumission et aux radicalisations idéologiques.
La conformité a beaucoup été étudiée en Psychologie-sociale.  Pour illustration, on peut évoquer la célèbre expérience de Asch , celle de Milgram , ou reprendre les propos de Krech et al en 1962 :

"Même des points de vue idéologiquement contestables (pour des gens questionnés individuellement) furent approuvés lorsque le groupe approuvait. Peu avant l’apparition du mouvement en faveur de la liberté de parole à l’université de Californie, à Berkeley, Crutchfield et ses collègues trouvèrent 58% des étudiants disposés à s’affilier au groupe pour dire que « La liberté de parole étant un privilège plutôt qu’un droit, il est correct qu’une société suspende la liberté de parole lorsqu’elle se sent menacée".

Le Conformisme constitue une piste pour expliquer les phénomènes de soumissions idéologique dans les mouvements sectaires ou extrémistes, par l’intériorisation des valeurs.
On peut également parler du phénomène de polarisation de groupe et de l’accentuation de la prise de risque en groupe.
Ce chapitre riche d’exemples tente de mieux faire comprendre l’existence de ces groupes.
Certains chapitres du livre n’ont pas été abordés dans cette présentation afin de laisser aux lecteurs l’entière découverte de thèmes spécifiques.

Nicolas Roussiau
Psychologie sociale de la religion: Introduction
Première partie
Religion et socialisation
De la socialisation à l’identité religieuse : l’exemple des personnes en situation interculturelle. Zohra Guerraoui
Les mécanismes de la socialisation religieuse. Yoann Bonnec.
Deuxième partie
Religion et personnalité
Les conversions religieuses, un défi pour la notion d'individu. Stéphane Laurens
Existe-t-il un lien entre religion et personnalité? Elise Renard
Troisième partie
Religion et relation entre les groupes
Les croyances religieuses: l'autre terrain de la discrimination. André Ndobo
Religion et sentiment d'injustice dans les conflits intercommunautaires. Nadège Soubiale et Zouhair Abassi
Religion, rumeurs et légendes urbaines. Linda Simon
Quatrième partie
Religion et fonctionnement des groupes
Croyances "macro-religieuses" et biais cognitifs. Emmanuèle Gardair
conformisme , radicalisations idéologiques et phénomènes religieux. Yves Py et Nicolas Roussiau
Le risque est-il (aussi) une question de croyances religieuses? Bruno Chauvin
Cinquième partie
Religion, santé et environnement
Vieillissement, religion et spiritualité. Nathalie Bailly
Religion et protection de l'environnement: quelles relations? Ghozlane Fleury-Bahi
VIH, prise de risque et religiosité. Marie Préau

Qui est en ligne ?

Nous avons 178 invités et aucun membre en ligne

Contact

Soutenir le site

soutien