Influence, engagement et dissonance

Soumission librement consentie

Publié dans Influence, engagement et dissonance

On doit cette expérience, datant de 1964, à David Glass.


L’expérience se déroule auprès d’étudiants de l’université de l’état d’Ohio.

A noter : Aux États-Unis, les étudiants se voient attribuer des points de crédit lorsqu’ils participent à une recherche.

Le laboratoire de Psychologie de l’université accueille 70 étudiants (les sujets de l’expérience).

Les sujets ont préalablement remplis des questionnaires supposés mesurer quelques aptitudes et traits de personnalités.

Un chercheur accueille chaque sujet individuellement et lui communique « les résultats de l’étude » à savoir que c’est une personne dotée d’une grande maturité, qui s’adapte généralement bien psychologiquement aux divers situations de la vie et qu’il semble qualifié pour exercer des positions de leader.

Après cette description élogieuse, le chercheur propose au sujet un nouveau questionnaire qui montrera que le sujet reprend à son compte la description qui vient de lui être faite de son portrait psychologique et qu'il ne juge pas négativement.

Le chercheur lui propose un nouveau test qui lui est présenté comme une étude de la façon dont il noue des relations interpersonnelles inattendues.
Pour ce, on lui présente un autre étudiant (qui est en fait un compère de l’expérimentateur).

Les deux étudiants se livrent à différentes activités (sans réel intérêt intrinsèque) comme des complètements d’images…
Le compère se montre souriant, agréable, patient, coopératif et avenant.

Le sujet rempli ensuite un questionnaire à propos de ce contact qu’il juge très positif et déclare que cet étudiant pourrait parfaitement faire parti de son cercle d’amis.

Le chercheur explique ensuite qu’il cherche à savoir comment la personnalité de celui qui fait passer un test affecte les résultats de celui qui passe le test. Il propose donc aux deux étudiants (sujet et compère) de déterminer qui va jouer le rôle du testeur et qui va jouer celui du testé.

En fait, le chercheur s’arrange pour que le sujet soit dans le rôle du testeur et le compère du testé.

Le chercheur fait ensuite sortir le compère afin d’expliquer au sujet ce qu’il va devoir faire.
Il lui explique qu’il va devoir poser différentes questions à cet étudiant qu’il vient de rencontrer et qu’il va devoir le punir à chaque erreur par des chocs électriques de 100 volts.
Afin que le sujet se rende compte de quoi il s’agit, il l’engage à subir lui-même un choc de 40 volts. Le futur testeur se rend ainsi bien compte de la douleur que peuvent infliger les chocs qu’il devra administrer.

Le chercheur (contrairement à l’expérience de Milgram) insiste sur le fait qu’il est totalement libre de mettre un terme à sa participation à la recherche. Il dit "Bien que vous soyez venus jusqu’ici et que vous ayez déjà passé quelques tests, je veux insister sur le fait qu’aucune obligation ne vous est faite d’aller jusqu’au bout…Tout cela dépend réellement de vous…On peut essayer de trouver d’autres volontaires…Souhaitez-vous continuer ?"

Après avoir obtenu l’accord du sujet, le chercheur insiste : "Êtes-vous bien sûr ? C’est sous votre responsabilité."

Une fois l’expérience terminée, le sujet rempli un questionnaire pour savoir ce qu’il pense finalement du questionné (le sujet compère).

Les résultats sont les suivants :

Les résultats montrent que sur les 70 étudiants, 68 acceptent et vont jusqu’au bout de l’expérience. Ainsi, sur les 60 questions posées au compère, les sujets administrent 24 chocs électriques de 100 volts. Bien  évidemment, les chocs ne sont pas réels, exceptés pour le sujet.

Le compère est dans une autre pièce, le sujet ne le voit donc pas mais entend ses cris et gémissements de douleur.

Le chercheur note également via le dernier questionnaire rempli par le sujet, celui-ci a changé d’opinion par rapport au compère. Il le juge moins sympathique et avenant que de prime abord. (Voir la croyance en un monde juste sur la dévaluation de la victime innocente). En fait, cela s'explique également par la rationalisation.
En effet, cette dévaluation de la victime n'apparait que dans le contexte de liberté amené par l'auteur. (Dans une autre condition où le libre choix n'avait pas été induit mais où les chocs avaient été tout de même administrés, la dévaluation de la victime n'apparaît pas).
Avec le contexte de liberté, le sujet peut un minimum rationaliser ses actes, se rassurer en se disant que finalement la personne n'était pas de grande valeur (comme lui)...

La lecture de cette expérience vous amène certainement à penser que vous-même n’auriez pas accepté d’administrer les chocs et pourtant…

Les statistiques sont là. On associerait bien le comportement des sujets avec leur personnalité et pourtant cette hypothèse ne peut être exacte. En effet, cela reviendrait à dire que les 68 sujets interrogés sont violents et agressifs, seuls deux étant « normaux ».

Pourtant, les sujets préalablement recrutés avaient rempli un questionnaire dont certains items mesuraient les valeurs. Tous avaient déclarés être hostiles à l’idée même qu’on puisse infliger de la douleur à des êtres humains à des fins scientifiques ou expérimentales.

Le chercheur n’avait sélectionné que des sujets qui était contre afin que la proposition de recherche leur pose un réel problème personnel.

Un trait de personnalité n’est utile à la compréhension psychologique que s’il permet de distinguer effectivement les gens. Or il serait parfaitement absurde de dire que 97% des gens sont agressifs et sadiques.

Comment un sujet, bien sous tous rapports, ayant des valeurs humanistes, peut-il, dans un pays libre et placé dans un climat subjectif de liberté (avertissement du chercheur) en venir à administrer des chocs électriques douloureux à un de ses pairs, qu’il juge, par ailleurs, sympathique et avenant ?

Tout d’abord, on voit une fois de plus le fossé entre les attitudes, les valeurs et les conduites. Les gens ne sont pas consistants. On peut difficilement prédire le comportement d’une personne à partir de ses dires. Pour exemple, une personne peut tout à fait avoir des discours pro environnementaux et, dans le même temps, ne pas recycler ses déchets…

Ainsi, pour résumer, un individu est capable de s’adonner à des comportements qu’il réprouve pourvu que certaines personnes le lui demandent. Ici, on est dans le contexte universitaire, il s’agit donc d’une institution dans laquelle le sujet est inséré.
L’explication est à chercher dans le contexte immédiat (faculté, recherche, chercheur, science, étudiant, engagement) ainsi que dans le contexte global (société libérale valorisant l’individu et la liberté individuelle, valorisation et apprentissage de l’obéissance, exercice du pouvoir social…)

Pour conclure, les chocs électriques réels pour les sujets ont été administrés à 97% dans une situation qui met en jeu des forces situationnelles lourdes avec des personnages sociaux divers, une situation qui confronte la personne aux exigences institutionnelles et notamment à l’exercice du pouvoir social.

Les sujets qui ont de nobles valeurs (questionnaire de départ) semblent, dans un autre registre situationnel (participation à la recherche en action), faire d’eux d’autres êtres sociaux.

D. C. Glass. Changes in liking as a means of reducing cognitive discrepancies between self-esteem and aggression. Journal of Personality. Volume 32, Issue 4, pages 531–549, December 1964

Qui est en ligne ?

Nous avons 100 invités et aucun membre en ligne

Contact

Soutenir le site

soutien